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Une journée de Mikhaïl Khodorkovski

Par Aurialie le 09.07.2008 à 00h08

Le prisonnier politique le plus célèbre de Russie est l’ancien président de Ioukos, Mikhaïl Khodorkovski. Pour en apprendre plus sur son quotidien dans la prison de Tchita, voici quelques extraits de la longue interview d’Igor Gnezdilov, son compagnon de cellule pendant un an, donnée au journal Vlast-Kommersant. Une journée type est la suivante : lever 6h, toilettes, petit déjeuner, ménage, 1h de promenade, départ à 9h pour le parquet pour étudier son dossier judiciaire, rentrée vers 18h, lecture, télé, discussion avec son co-détenu jusqu’à l’extinction des feux.

Aucun privilège, pas de frigo, pas de coiffeur personnel, pas de salle de gym toute équipée, une télévision toute simple... Les deux co-détenus ont parfois des disputes, principalement au sujet de l’histoire, la politique et les relations internationales (entre les pays baltes et la Russie par exemple ou avec les Etats-Unis). Leur moyen pour régler leurs disputes : l’encyclopédie Britannica en 10 volumes !

Selon Igor Gnezdilov, le principal problème avec un tel voisin de couchette est d’endurer son régime spécial, à savoir être sous vidéosurveillance 24h sur 24. Cinq caméras vidéo les accompagnent continuellement : pour aller à la douche, en promenade, dans la cellule et même aux toilettes. Et deux gardiens de la prison sont également postés à côté de leur cellule. Au moindre écart de conduite, ils interviennent immédiatement.

Igor explique également dans cette interview comment le matin du 15 octobre 2007, les gardiens lui ont demandé de faire un faux témoignage, accusant Khodorkovski de ne pas avoir mis ses mains dans le dos lors d’une promenade, pour l’empêcher d’obtenir sa libération anticipée. Bref, un article dense et très enrichissant à lire sans hésiter.

Image : schéma de la cellule dessiné par Igor Gnezdilov (source : Vlast-Kommersant)

Rock vs politique

Par Aurialie le 12.04.2008 à 23h47

Boris Grebenchtchikov, célèbre leader du groupe rock Akvarium et personnalité engagée (Amnesty international, concert pour les sans-abris), a répondu sans détour aux questions posées lors d’une presse-conférence en Ukraine. Pour lui, la scène rock russe actuelle n’a rien créé de nouveau depuis des années. Il dit même que "dans le rock, il n’y a que des trous du cul, et ce, depuis plusieurs années. Le rock et le Kremlin sont comme le pain et le beurre. Le rock, c’est ce qui se joue au Kremlin. C’est tout !"

Il pense également que les artistes, tel un médecin qui doit soigner tout le monde, ne doivent pas s’engager pour un parti politique. Et bien qu’il ait beaucoup de respect pour le chanteur de DDT, Iouri Chevtchouk ("homme de conscience et de l’opposition citoyenne"), il ne comprend pas son engagement pour les Marches du désaccord. "Je ne vois pas en quoi être d’accord ou pas d’accord."

Dans une interview au journal Novyi Region, Chevtchouk avait expliqué son engagement : "Premièrement, je n’accepte pas la tenue de l’élection présidentielle. A mon avis, elle n’a pas été démocratique. Aujourd’hui la "succession" en Russie signifie la monarchie, et non la démocratie. Alors que le pouvoir dise que nous avons dans notre pays une monarchie. La monarchie, c’est la monarchie, ne nous baratinez pas !

A la marche du désaccord, les gens m’ont beaucoup plu. Leur âme, comme la mienne, souffre réellement pour le pays. Ce qui se passe à Saint-Pétersbourg me fait horreur. Saint-Pétersbourg est la perle du monde, j’ai beaucoup bourlingué, j’ai de quoi comparer. Mais sur la perspective Nevsky, six immeubles ont été détruits. La ville a éprouvé le blocus. Les fascistes l’ont moins démolie, que les fonctionnaires et les businessmen aujourd’hui."

A la question "Faut-il vous compter parmi l’opposition russe ?", il répond que non. "Je suis un artiste libre. L’art sans liberté (tout du moins, intérieure) n’existe pas. C’est pourquoi je ne pense pas que les musiciens ou les sportifs doivent aller en la politique. (...) Malgré cela, pour le citoyen, le musicien doit être engagé. En allant au Marche du désaccord, j’ai accompli mon devoir civique."

Autre question : "Aujourd’hui peut-on parler de la scission de la musique rock russe en deux camps : d’opposition et pro-kremlin ?" Réponse : "Il y a longtemps que le rock a pris deux chemins différents. Déjà en 1996, quand la masse de mes collègues ont participé à la campagne électorale de Boris Eltsine pour de l’argent, je n’y ai pas participé, parce que la malhonnêteté du jeu me dégoûtait. Après chacun choisit sa voie. Mais ce que certains de mes collègues créent m’accable. En 1996 ils jouaient pour l’argent. Maintenant ils votent pour des idéaux tout à fait opposés. Je trouve leur désir infini de survivre très ironique. Comme ils se tordent et tâchent de se trouver à la bonne place, où personne ne les touchera, est très ridicule."

Dans le même genre, le chanteur du groupe Krematoriia, Armen Grigorian, a déclaré : "Un musicien ne doit pas mettre son cerveau au service d’un parti. (...) Je ne vois pas quels hommes politiques ont les mains propres. Si ce n’est du sang, ils ont de la merde sur les mains. "

Source photos : Newsru.com et Noviy Region

L'Apocalypse russe. Dieu au pays de Dostoïevski

Par Aurialie le 06.04.2008 à 21h23

Jean-François Colosimo, philosophe et théologien, s’est penché sur la question de la religion et du despotisme russes, dans son ouvrage L’Apocalypse russe. Dieu au pays de Dostoïevski. Il a répondu aux questions de Philippe Vallet (France culture) début mars, l’interview est retranscrite ci-dessous.

PV : Dans son histoire, la Russie a connu une suite d’apocalypses qui souvent ont annoncé le futur du monde. Dans son nouveau livre, l’essayiste Jean-François Colosimo questionne le despotisme russe. Une réflexion riche et ample sur les nouveaux visages de Dieu en politique et les prophéties de Dostoïevski et de Soljenitsyne.

JFC : La Russie, c’est le laboratoire extrême de la modernité. C’est la pays où le nihilisme, les kamikazes, les auteurs d’attentats suicides, les camps, le communisme, la terreur, ont été, si ce n’est inventé, systématisé. La Russie est une sorte de contre-marque de la civilisation européenne, et pourtant c’est là que se joue le destin moral, spirituel de l’Europe, parce qu’on ne peut pas exclure la Russie de l’Europe.

PV : Dans votre livre, vous notez que la violence existait déjà avant 1917.

JFC : La violence a toujours été là. La violence a pour envers la dimension mystique, religieuse, le caractère céleste, les fols-en-Christ, les starets, les moines errants, toute cette Russie mystique que l’on voit exploser dans les œuvres de Dostoïevski.

PV : Justement, Dostoïevski est-il une image ou un concentré de la Russie ?

JFC : Dostoïevski, c’est le prophète de la Russie et donc le prophète de notre monde moderne, du siècle qui s’ouvre, c’est le prophète en fait du salut ou de la damnation. Où plaçons nous l’humanité ? Les héros de Dostoïevski assassinent et se signent en même temps, ils préfigurent en fait la grande collusion que nous vivons en ce moment entre le religieux et le politique.

PV : Les Russes sont-ils condamnés au despotisme ?

JFC : Non bien sûr et c’est ce que montre Soljenitsyne. C’est le génie de Soljenitsyne. Il corrige Dostoïevski, il corrige l’hypernationalisme de Dostoïevski, l’impérialisme de Dostoïevski, il corrige l’antisémitisme de Dostoïevski, en montrant qu’il y a des fléaux russes et que ces fléaux doivent cesser pour que les Russes prennent toute leur place dans le monde. Et c’est une place de témoignage d’abord spirituel dit Soljenitsyne, de l’auto-limitation, une fonction ascétique, une fonction d’éveil spirituel.

Trois questions à Joëlle Dublanchet

Par Aurialie le 23.02.2008 à 19h44

Le 9 février était remis à Joëlle Dublanchet le 2e Prix Russophonie, récompensant la meilleure traduction du russe vers le français. A cette occasion, elle a accepté de répondre à quelques questions sur son métier.

Pouvez-vous nous raconter comment vous avez travaillé sur ces traductions ? Avez-vous rencontré les auteurs ? Si oui, que cela vous a-t-il apporté ? Quel travail avez-vous effectué en amont ?

En ce qui me concerne, je n’ai pas de théorie de la traduction, je n’ai jamais suivi aucun cours qui m’aurait expliqué comment aborder une œuvre en langue étrangère, et les traités divers et variés sur le sujet m’ont toujours prodigieusement ennuyée. Je n’ai qu’un seul credo : fidélité au texte, à son contexte, et recherche permanente du mot juste, et surtout, du ton juste.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Zakhar Prilepine et Andreï Guelassimov utilisent-ils des expressions qui leurs sont propres, spécifiques ?

Les deux romans pour la traduction desquels j’ai obtenu le prix Russophonie n’avaient en commun que d’avoir été écrits par des écrivains jeunes, et d’être enracinés dans leur temps. Mais les problèmes traités étaient radicalement différents, et le style ne l’était pas moins. Dans L’année du mensonge, Andreï Guelassimov dresse par petites touches un portrait de cette Russie d’après perestroïka qui se cherche et a du mal à se trouver. Son style est vif, nerveux, très souvent elliptique – ce qui rend parfois la traduction difficile. Il faut plonger dans la psychologie du personnage pour comprendre pleinement ce qu’il veut dire et trouver le style qui lui convient le mieux. En outre, l’auteur emploie un vocabulaire argotique, émaillé de grossièretés. Or rien n’est plus difficile à traduire que l’argot, entre autres parce qu’il y en a plusieurs. J’ai eu d’emblée des relations confiantes et amicales avec A. Guelassimov dont j’ai fait la connaissance en novembre 2004, à l’occasion des Belles Etrangères. Les éditions Actes Sud venaient de publier La Soif. Il m’est arrivé de contacter l’écrivain pour me faire préciser quelque chose, mais la difficulté, avec lui, n’est pas tant dans la compréhension que dans le rendu de son style.

La traduction de Pathologies, de Zakhar Prilepine, a été un tout autre problème. Il m’a fallu plonger dans un univers que je ne connaissais absolument pas : la guerre, les armes, les missions, le vocabulaire et le quotidien des soldats. Je ne connaissais pas l’écrivain et je n’ai pas cherché à le connaître avant son arrivée à Paris, à l’occasion de la parution du roman, en octobre 2007, aux éditions des Syrtes. Les difficultés que j’ai rencontrées dans ce travail ont tenu au fait qu’il a fallu s’approprier, maîtriser un vocabulaire que je connaissais mal : l’écrivain, ici, ne m’aurait été d’aucun secours. J’ai été très heureuse, néanmoins, de faire sa connaissance : il y a toujours un moment où cette étape devient nécessaire – avec les écrivains modernes, bien sûr.

D’après vous, quel impact peut avoir ce prix sur votre parcours professionnel ? Quelles sont les œuvres sur lesquelles vous travaillez actuellement ?

Ce prix Russophonie m’apporte une immense joie tout d’abord. Voir mon travail reconnu par un jury composé d’éminents spécialistes de la Russie, et des littératures française et russe. Je tiens à exprimer ma reconnaissance à tous ceux qui ont œuvré pour la création de ce prix : il permet de faire sortir de l’ombre les travailleurs solitaires que nous sommes, et surtout, de mieux faire connaître en France une littérature russe foisonnante et vivante. J’espère enfin qu’il me donnera l’occasion de traduire encore et toujours des œuvres fortes et originales.

Je traduis en ce moment le dernier roman de Guelassimov Rachel, qui paraîtra prochainement chez Actes Sud, avant de m’attaquer au deuxième roman de Zakhar Prilepine San’kja.

Photo de Samir Belkaid

Interview d'Elena Bonner

Le 15 février, Elena Bonner, la veuve du dissident Andreï Sakharov, célébrait ses 85 ans. A cette occasion, Radio Svoboda lui a demandé de parler du rôle des défenseurs des droits de l’homme, des dissidents, des opposants dans la Russie contemporaine. Extraits.

Les défenseurs des droits de l’homme dans la Russie d’aujourd’hui sont-ils des dissidents ?
Le terme de "défenseur des droits de l’homme" est utilisé dans le monde entier, mais le mot "dissident" j’arrêterai de l’utiliser. Leurs missions sont totalement différentes. Je ne suis pas du tout d’accord avec mes collègues qui disent que les défenseurs de droits de l’homme ne doivent pas s’occuper des problèmes politiques. Dans une société démocratique normale, où il y a un mélange des élites politiques, c’est une profession comme une autre, faite justement pour répondre aux problèmes politiques.

D’après vous qu’est-ce qui est le plus important pour un mouvement démocratique en Russie ? Quand il n’y a pas de liberté dans les médias, que le parti au pouvoir domine totalement la vie politique, que les hommes politiques de l’opposition démocratique ne s’entendent pas, que peut-on faire ?
- Il ne peut pas y avoir d’accord, parce que chaque homme politique de l’opposition démocratique, ou parti politique, a son programme, ses propres solutions. Mais ce qui n’a pas été fait (et qui me semble être une grave erreur), c’est l’union sur un seul motif clair : la tenue d’élection honnête. Et donc je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent : "ah jamais je ne serais avec Limonov", "ah, je ne peux pas discuter avec Ziouganov". J’estime que la population en dehors de toute sympathie politique, les membres de parti et autres, doivent résoudre ensemble le problème de transparence des élections et ne pas valider de loi qui annule de fait les élections. Mais pour cela, il faut que tous s’unissent.

D’ailleurs, je vais vous dire comment je considère Limonov. Quand il a fondé son parti, Limonov l’a appelé "national-bolchevique". Mais tout cela c’était de l’esbroufe infantile. C’est un homme capable et adulte et il est le temps pour lui d’arrêter cette esbroufe et de donner un nom normal à son parti. Les jeunes de son parti sont très bien.

Comment jugez-vous l’activité de Garry Kasparov ?
Je viens juste de soutenir sa nomination pour l’obtention d’un prestigieux prix américain. J’aime beaucoup Kasparov. Il aurait davantage besoin du soutien de ce qu’on appelle notre intelligentsia.

Où se trouve notre "intelligentsia" ? Pourquoi la Russie est-elle tellement apathique ? Pourquoi les personnes qui ont conscience de la nécessité de défendre les droits de l’homme représentent jusqu’à présent une si petite majorité ?
Nous étendons tout phénomène dans le temps. Le mot "intelligentsia", comme vous le savez, est apparu au milieu du XIXe siècle, les idéaux de l’intelligentsia se sont épanouis parfaitement au XXe siècle, mais en parler maintenant à notre époque n’est plus d’actualités. Il y a longtemps qu’il n’y a plus d’intelligentsia, à la place, il y a une couche de la population éduquée, professionnelle, compétente. Il y a simplement des gens riches. Il y a des voleurs, il y a beaucoup de voleurs. Ceux que nous nommons aujourd’hui les intellectuels, sont dans toutes ces couches. Chez les voleurs, il y en a aussi beaucoup.

Pourquoi la société russe actuelle n’a-t-elle pas un haut niveau de défense citoyenne, pour au moins freiner ce pouvoir non démocratique ?
Je ne sais pas. Cela m’étonne. L’Ukraine résiste, la Géorgie résiste, seule la Russie ne la fait pas… Je ne sais pas pourquoi. (…)

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