Tous les articles sur le mot clé : URSS

Quinze vies à l'Est

Par Aurialie le 20.02.2012 à 22h12

Avec quelques jours de retard, je viens de découvrir le projet "15 vies à l’Est" (en anglais "15 young by young"), consistant en une série de reportages de 13 minutes de 15 jeunes réalisateurs vivant dans les 15 anciennes républiques de l’Union soviétique. L’objectif : dresser un portrait de leur génération. Les 15 réalisateurs appartiennent en effet à une génération unique née en Union Soviétique, mais qui s’est ensuite développée dans des États indépendants. Les courts-métrages permettent donc de découvrir leur quotidien, leur expérience, leur vision du monde, leur culture, … depuis la fin de l’URSS, il y a maintenant 20 ans.

Chaque jour, depuis le 6 février (et jusqu’au 24 février) à 10h30, Arte diffuse un des reportages. Vous pouvez donc encore voir l’Ukraine, le Kirghizstan, la Lettonie et l’Arménie. Pour le moment, je n’ai pas trouvé les vidéos sur la VOD d’Arte ou sur des sites de partage de vidéos, vous pouvez donc déjà voir la bande-annonce ci-dessus, visiter le site du projet et également voir les dessins animés de onze réalisateurs sur leur jeunesse.

Sur la page de présentation des réalisateurs, en plus des infos biographiques, on découvre parfois des extraits de leur travail ou encore leurs chanson et dessin animé préférés. Ainsi, sur la page de la réalisatrice russe Sveta Strelnikova, on peut (re)voir le célèbre dessin animé Malych et Karlson (????? ? ???????) et une chanson de Milyi. Côté projet, elle a tourné son reportage sur une personnalité connue de Spoutnitsi, Artiom Loskoutov et sa Monstratsia. Petite parenthèse pour finir : ce garçon plein d’idées organise le lendemain de l’élection présidentielle à Novossibirsk une Parade des doutes (sur les différents aspects de la vie, pas seulement politiques).

Trilogie Svetlana Alexievitch à Ivry

Par Aurialie le 17.03.2010 à 00h04

Si vous ne connaissez pas Svetlana Alexievitch, le Théâtre des Quartiers d’Ivry vous permet pendant encore 10 jours de la découvrir par le biais de 3 de ses pièces montées par deux metteurs en scène français.

Svetlana Alexievitch est un auteur et journaliste biélorusse qui a interviewé de nombreuses personnes, témoins des traumatismes de l’histoire soviétique et russe : guerre en Afghanistan, seconde guerre mondiale, goulag, chute de l’Union soviétique, catastrophe de Tchernobyl, … Elle a notamment déclaré : "Si vous revenez sur notre histoire, à la fois soviétique et post-soviétique, c’est une énorme tombe, un bain de sang. Un dialogue éternel des bourreaux et des victimes." Mais aussi : "Nous n’avons pas d’autre choix. Soit nous ferons preuve de courage et apprendrons toute la vérité sur nous mêmes, soit nous resterons à croupir dans les oubliettes de l’Histoire."

Ses ouvrages sont ainsi décrits comme une chronique littéraire de l’histoire émotionnelle des personnes ayant vécu à ces deux époques, et ont été récompensés par de nombreux prix internationaux. Ivry propose donc trois des ses oeuvres : La Guerre n’a pas un visage de femme (où la parole est donnée aux jeunes filles, engagées volontaires dans l’Armée Rouge pendant la guerre de 1939-1945), Ensorcelés par la mort (recueil de témoignages de ceux et celles qui n’ont pas voulu survivre, moralement ou physiquement, à l’effondrement du communisme) et Les Cercueils de zinc (témoignages sur la guerre en Afghanistan de 1979-1989).

L'Affaire Toulaev de Victor Serge

Par Aurialie le 12.01.2010 à 23h51

Cette caricature du dessinateur Mikhaïl Zlatkovski, publiée à l’occasion de l’anniversaire de Staline (le 18 décembre), m’a fait penser au roman de Victor Serge, l’Affaire Toulaev. Dans cette fiction, très proche de la réalité historique des années 30 en URSS, Victor Serge relate les conséquences de l’assassinat du camarade Toulaev, membre éminent du Comité Central, connu pour ses déportations de masse et ses purges dans les universités.

Bien que l’on suive l’enquête qui mènera à l’arrestation de plusieurs cadres du Parti un peu partout en URSS, mais aussi en Espagne, l’Affaire Toulaev n’est en rien un livre policier : le lecteur connait dès le début l’auteur de l’assassinat. L’ambition de Victor Serge n’était pas de faire un bon thriller (enfin, il me semble), mais de montrer l’implacable machine qui a purgé les différents échelons de la hiérarchie soviétique, la façon dont le pouvoir judiciaire fabriquait des coupables et pouvait convaincre les plus vieux bolcheviques de reconnaître leur culpabilité.

L’ouvrage est très dense, très riche et assez original dans sa forme : chaque chapitre relate le destin d’un "accusé", sa vie, ses activités, son ascension, son arrestation ; et ce n’est qu’à la fin que leurs destinées s’unissent dans l’imagination du procureur Ratchevsky et de ses auxiliaires. Ainsi chaque portrait est une nouvelle à l’intérieur du roman, qui pourrait parfaitement être indépendante.

Parallèlement à ce roman, j’ai lu le recueil de photographies de David King, Le Commissaire disparait, sous-titré "La falsification des photographies et des oeuvres d’art dans la Russie de Staline". Dans certains cas, la falsification est une conséquence directe des procès de Moscou et des grandes purges staliniennes. Bien qu’à l’époque Photoshop n’existait pas, les modifications des photos sont parfois vraiment impressionnantes.

Pour ceux qui aiment l’histoire soviétique, ces 2 ouvrages sont essentiels !

URSS - 8bits

Par Aurialie le 09.10.2009 à 20h29

Voilà certainement la version la plus courte de l’histoire de l’URSS :

Objectif Lune

Par Aurialie le 21.07.2009 à 23h49

A l’heure où les Américains célèbrent les 40 ans du premier pas de l’homme sur la lune, il est intéressant de voir la première photo de la face cachée de la lune prise par l’engin spatial soviétique Luna3 en octobre 1959 (il y a donc bientôt 50 ans).

Et pour ceux et celles qui souhaiteraient voir plus de photos et panoramas de la lune au fil des différentes expéditions, je vous conseille d’aller voir le site richement documenté de Don P. Mitchell.

Source photo : Nasa

En souvenir du 22 juin 1941

Par Aurialie le 22.06.2009 à 21h32

Alors que les Russes célébraient leur victoire sur l’Allemagne nazie le 9 juin dernier, aujourd’hui ils commémoraient l’entrée de l’Union soviétique dans la Seconde guerre mondiale, suite au lancement de l’opération Barbarossa et l’invasion de l’armée hitlérienne à 3h du matin.

Ainsi 2.000 personnes ont pris part à l’opération le Quart de la Mémoire à Moscou, un rassemblement de vétérans et de jeunes dans la nuit du 21 au 22 juin. Deux adjectifs/sentiments me viennent à l’esprit en voyant cela : l’empathie pour ces vieilles personnes qui ont dû vivre l’annonce de l’invasion allemande avec beaucoup d’inquiétude et qui méritent qu’on les honorent, la désuétude de ce type de commémoration (et pas qu’en Russie ; le 14 juillet français est tout aussi désuet avec son défilé militaire), dont on devrait supprimer tous les aspects patriotiques et nationalistes, tels les uniformes militaires (portés par les jeunes notamment) ou les drapeaux avec Saint-Georges.

La cérémonie organisée par le parti Iabloko, qui a allumé 1418 bougies, symbolisant les 1418 jours de guerre (photo), a donc ma préférence, pour son côté plus intime.

Les chiffres de la Grande terreur

Par Aurialie le 23.05.2009 à 02h14

Je viens d’achever la lecture de L’ivrogne et la marchande de fleurs. Autopsie d’un meurtre de masse 1937-1938, le dernier ouvrage de Nicolas Werth. A la lecture de ces 300 pages décrivant 2 années de terreur sanguinaire, on ne peut qu’apprécier le travail d’historien. La genèse, la mise en place de la grande terreur, l’élaboration des listes des accusés, les arrestations, les exécutions, l’augmentation des quotas, la fin des opérations, … Nicolas Werth passe en revue toutes les étapes de cette "vaste entreprise d’ingénierie et de purification sociale visant à éradiquer tous les les éléments socialement nuisibles et ethniquement suspects" (p.17). Et ces éléments ont été arrêtés, exécutés ou enfermés en masse, voilà quelques chiffres relevés tout au long du livre :

  • p.16 : "En 16 mois, d’août 1937 à novembre 1938, environ 750.000 citoyens soviétiques furent exécutés après avoir été condamnés à mort par un tribunal d’exception à l’issue d’une parodie de jugement. Soit près de 50.000 exécutions par mois, 1.600 par jour. Durant la Grande Terreur, un Soviétique adulte sur 100 fut exécuté une balle dans la nuque. Dans le même temps, plus de 800.000 Soviétiques étaient condamnés à une peine de 10 ans de travaux forcés et envoyés au Goulag."
  • p.21 : "Les 16 mois de la Grande terreur concentrent à eux seuls près des 3/4 des condamnations à mort prononcés entre la fin de la guerre civile (1921) et la mort de Staline (mars 1953) par une juridiction d’exception dépendant de la police politique ou des tribunaux militaires."
  • p. 38 : "en 2 ans, près de 35.000 officiers durent arrêtés ou limogés, soit 1/5 environ du corps des officiers, cette proportion étant plus élevée dans les grandes supérieures."
  • p.40 : "Le renouvellement des cadres politiques fut spectaculaire : ainsi au début de 1939, 293 des 333 secrétaires régionaux du Parti, 26.000 des 33.000 hauts fonctionnaires de la nomenklatura du Comité central étaient en poste depuis moins d’un an."
  • p.41/42 : "Dans certains ministères, Affaires étrangères, Commerce extérieur, Finances, Industrie lourde, Voies de communications, Agriculture, Machines-outils, 80 à 90% des cadres dirigeants furent arrêtés, pour être aussitôt remplacés par une nouvelle génération de "promus"."
  • p. 78 : "Le seul chiffre global dont on dispose fait état début 1941, soit deux ans après la fin de a grande Terreur, et l’arrestation en 1937/1938, de plus de 1,5 million de personnes par la Sécurité d’État, de 1.263.000 personnes fichées par la Sécurité d’État – ce qui laisse supposer qu’un nombre beaucoup plus important, peut être 2 à 3 millions de personnes, étaient sous une forme ou une autre, fichées en 1937."
  • p. 228 : "Le rapport Pavlov établissait, pour les années 1921 à 1953, le nombre de personnes arrêtées, condamnées et exécutées par les différentes juridictions d’exception dépendant de la police politique : plus de 4 millions de personnes condamnées, dont 800.000 exécutées. Ce bilan faisait clairement ressortir la place exceptionnelle de la Grande Terreur : 1.548.366 arrestations, 1.344.923 condamnations, dont 681.682 à la peine de mort au cours des deux seules années 1937-1938."

Encore un chiffre, celui du coût de l’opération (p.95) : 75 millions de roubles du fonds de réserve gouvernementale furent débloqués pour "couvrir les dépenses exceptionnelles liées à la mise en œuvre de l’opération, dont 25 millions pour le transport, par voie ferrée, des éléments envoyés en camp". Mais le plus choquant est la description des tortures et l’arbitraire des arrestations. Les abus de certains agents du NVKD (infiltrés par des agents ennemis, bien sûr) ont d’ailleurs été relevés : (p.310) "entre novembre 1938 et fin 1939, 1.364 officiers de la Sécurité d’État furent arrêtés à l’issue d’une enquête interne (…), en outre 6.400 agents subalternes furent limogés, sans avoir à répondre de leurs actes et sans poursuites judiciaires."

L’ivrogne et la marchande de fleurs. Autopsie d’un meurtre de masse 1937-1938 est un livre parfois un peu répétitif, mais vraiment instructif.
En complément, ne pas hésiter à lire cet article de Non fiction sur le livre.

Le Jour de la Victoire dans les blogs

Par Aurialie le 11.05.2009 à 03h31

Les commémorations de la fin de la 2e guerre mondiale se sont déroulées ce samedi en Russie (vendredi en France et dans d’autres pays), défilés et parade militaire étaient au programme des festivités. Svobodanews a fait une revue de blogs sur cette journée de la Victoire. Le thème le plus populaire a été celui de la version colorisée de la série Les 17 moments du printemps et de son personnage principal Stirlitz. Et en effet, on trouve des dizaines d’articles (ici et par exemple) sur les raisons de cette nouvelle version, son (in)utilité, les nécessités, ... de cette série racontant les aventures d’un espion soviétique, travaillant pour les intérêts de l’URSS alors qu’il sert dans l’armée nazie.

Autre thème : le ruban de Saint-Georges qui reprend les couleurs de l’ordre militaire russe de Saint-Georges, l’orange rayé de trois bandes noires. Ce ruban, distribué en Russie et ailleurs dans le monde (même en France), symbolise "la mémoire de la Victoire dans la Grande guerre patriotique et la reconnaissance éternelle aux vétérans et anciens combattants russes qui ont délivré le monde du fascisme". Mais selon de nombreux bloggeurs russes, dans les rues de Moscou, peu de personnes portaient ce ruban ce 9 mai, car il était aussi moins distribué que les années précédentes. Le jeu était plutôt de prendre des photos de gens portant ce ruban de façon insolite.

Enfin le dernier thème abordé est plus historique : il s’agit des énormes pertes de l’Union soviétique pendant la 2e guerre mondiale. Certains pensent qu’il faut enlever tout le pathos et se rappeler que la guerre est une grande tragédie. D’autres rajoutent que la guerre a permis de survivre au régime stalinien et que jusqu’à présent, la guerre a été le moyen d’étouffer la conscience du peuple.

De mon côté, plusieurs choses m’étonnent dans les commémorations de la fin de la 2e guerre mondiale :

  • l’intérêt que ces commémorations suscitent en Russie (je n’ai pas fait le tour des blogs français, mais les médias français alternatifs ne se font pas tellement l’écho des commémorations en France)
  • la glorification de Staline dans les défilés, principalement du Parti communiste de la Fédération de Russie (comment oublier les millions de victimes des Grandes purges des années 30...)
  • ces photos de Sergueï Larenkov (illustrant l’article) mélangeant le Saint-Pétersbourg actuel au Leningrad en plein blocus, le rendu est remarquable et saisissant.

Source photos : Sergueï Larenkov

La vie de Kronid Lioubarski

Par Aurialie le 06.04.2009 à 23h38

Ce soir le musée Andreï Sakharov organisait une soirée en mémoire du dissident Kronid Lioubarski, prisonnier politique et membre actif du mouvement de défense des droits de l’Homme en URSS, né il y a 75 ans, le 4 avril 1934. C’est l’occasion de découvrir le parcours d’un homme, dont le parcours est semblable à celui d’Alexandre Ginzbourg ou Andreï Sakharov, mais qui est bien moins connu que ces derniers.

De formation scientifique, il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles d’astrophysique, étudie les conséquences de la météorite de Toungouska (1961), est aspirant à l’institut de physique nucléaire du MGOu (1966), participe au développement et à l’organisation des voyages sur Mars. Mais dés 1953, alors qu’il est étudiant, il est l’un des premiers à organiser l’envoi collectif de lettres de protestation au journal Pravda en cette période post-stalinienne. Ce mode de contestation a été appelé par le mouvement de défense des droits de l’Homme "l’oppositon esthétique". Lioubarski a notamment déclaré : "le système provoque une répugnance si profonde qu’un jour tu ressens l’impossibilité d’exister en lui."

Le 17 janvier 1972, il est arrêté pour l’affaire des "Chroniques des évènements en cours" et condamné à 5 ans de régime sévère pour agitation anticommuniste. Au cours de la perquisition ce sont près de 600 documents, manuscrits et livres (nombreux issus du samizdat) qui sont saisis.
En 1974, alors qu’il est enfermé dans un camp, lui vient l’idée d’organiser la Journée de résistance des prisonniers politiques, qui depuis a lieu chaque année le 30 octobre. A partir de 1991, cette journée devient officiellement la journée de souvenir des victimes des répressions politiques.

Libéré en janvier 1977, il est l’un des successeurs d’Alexandre Ginzbourg, arrêté le 3 février, à la tête du fonds Soljénitsyne d’aide aux prisonniers politiques (avec Malva Landa et Tatiana Xodorovitch). Il entre également à la section soviétique d’Amnesty internationale. De nouvelles actions judiciaires sont alors menées contre lui, d’abord pour parasitisme, puis violation des principes du contrôle judiciaire et enfin pour agitation antisoviétique. Le 14 octobre 1977, sous la pression du pouvoir soviétique, Kronid Lioubarski et sa famille sont obligés de quitter l’URSS, ils sont même destitués de leur citoyenneté soviétique.

Parti vivre en Allemagne, il continue de travailler, en éditant le bulletin d’informations bihebdomadaire "Nouvelles d’URSS" (????? ?? ????), la liste annuelle des prisonniers politiques en URSS et à partir de 1984 le magazine "Pays et paix" (?????? ? ???). En 1990, il retourne pour la première fois à Moscou en tant que membre de la commission internationale enquêtant sur les circonstances de la mort de Raoul Wallenberg. En août 1991, il participe à la défense de la maison Blanche. Le 2 juin 1992, lui et sa famille retrouvent leur citoyenneté russe et en février 1993 ils déménagent définitivement à Moscou. Lioubarski devient le premier vice-rédacteur en chef du magazine Novoe vremia. Pendant les événement d’octobre 1993, il organise la défense du bâtiment de la radio Echo de Moscou ( ??? ??????)

Il occupe ensuite des fonctions assez importantes : il participe à la rédaction de la loi sur la Citoyenneté en tant que membre de la Commission sur la citoyenneté, il a été l’auteur de certains articles de la Constitution de la Fédération de Russie, notamment ceux sur la liberté de déménagement et le choix de son lieu d’habitation et sur la liberté de sortie du territoire russe. En 1994, il quitte la Chambre civile auprès du Président de la Fédération de Russie en signe de protestation contre le début de la guerre en Tchétchénie. A partir de 1993, il est membre du groupe Helsinki Moscou et en devient même le représentant.

Mais le 23 mai 1996, il meurt tragiquement en se noyant lors d’un voyage à Bali. En 1997 il est reçoit à titre posthume le prix russe de la liberté de la presse dans la catégorie Master et au printemps 2000, c’est l’Institut International de la presse à New York qui le nomme héros du journalisme libre indépendant de la deuxième moitié du XX siècle.

Voilà maintenant un homme dont on connaît mieux la vie et le combat.

Source : Droits de l’Homme en Russie
Légende photo : Andreï Sakharov, Kronid Lioubarski et Mikhaïl Makarenko

Qui sera la honte de la Russie ?

Par Aurialie le 14.01.2009 à 00h21

Fin septembre, les internautes russes désignaient Alexandre Nevski héros de la Russie à l’issue du sondage Imia Rossii qui avait duré 6 mois et avait vu de nombreux rebondissements (fraudes, programmes pirates ...). Une suite logique à ce projet a été imaginée, Pozor Rossii (la honte de la Russie), chargée de désigner la personnalité qui a mérité l’aversion générale du fait de ses actes.

Certains noms s’imposent d’eux-mêmes (Staline, Ivan le Terrible), d’autres sont le symbole d’un clivage politique (Vladimir Poutine, 1er actuellement, Boris Eltsine, 2e, Mikhaïl Gorbatchev, 4e, Vladimir Jirinovski, 12e ou encore Garry Kasparov, 19e), enfin on trouve des artistes qui n’ont pas vraiment leur place. Par exemple, Alexandre Pouchkine est dans la sélection car "depuis Pouchkine, la Russie n’a plus gagné une guerre (...) Tous les fruits de la Seconde guerre mondiale ont été donnés gratuitement et maintenant la Russie occupe la première place en termes de suicides et d’avortements. Krylov a écrit une fable sur Pouchkine, "L’écrivain en l’enfer". L’écrivain brûle en enfer et demande à Dieu : ’J’écrivais seulement, je n’ai tué personne’, le Dieu répond : ’les crimes de l’assassin sont oubliés il y a bien longtemps sur terre, mais tes vers sont lus, Pouchkine, toute la Russie est dévastée ; brûle et plus encore’. (...) Pouchkine a ruiné la famille russe. La moitié des enfants sont élevés maintenant dans des familles incomplètes, sans père, voici les fruits de la poésie nuisible de Pouchkine." Argumentaire assez étonnant...

L’artiste actuel Boris Moiessev est sur la liste car il est "plutôt désagréable comme chanteur, et tout à fait nuisible pour sa propagande active de l’homosexualité, et pour l’introduction dans la conscience publique de la représentation de l’homosexualité, comme norme." Cet arguementaire est charmant de tolérance...

Enfin, il est étonnant de voir que Félix Dzerjinski, qui a fondé la police politique de l’URSS, la Tchéka, futur KGB, est à la fin du classement avec seulement 6 voix, alors que l’écrivain Léon Tolstoï en a déjà 18. Mais le sondage ne vient que de commencer (12.918 votes pour le moment) et l’on sait bien que ce type de question est totalement subjectif et pas à l’abri d’une attaque de bots (robots, fraudes au clic).

L'incroyable destin de Iouri Tchirkov

Par Aurialie le 12.01.2009 à 01h27

Voilà un livre qui a de fortes chances de faire partie de la sélection du Prix Russophonie de l’année prochaine, sa traductrice, Luba Jurgenson, ayant déjà été distinguée pour sa traduction de Têtes interverties de L. Guirchovitch.

Mais bien mieux que la traduction de C’était ainsi... de Iouri Tchirkov (éditions des Syrtes), c’est son contenu : un formidable témoignage sur la vie carcérale des îles Solovki dans les années 30. Quand il est condamné à 3 ans de prison pour activité contre-révolutionnaire et envoyé aux Solovki, il n’a que 15 ans. Malgré les conditions épouvantables des détenus, décimés par le froid et la faim, astreints aux travaux éreintant dans les tourbières et les forêts, réduits à l’état d’esclaves, l’adolescent arrive à survivre, notamment grâce au soutien de certains de ses compagnons d’infortune, mais aussi à étudier, apprendre, se cultiver. Ses quelques mois de travail à la bibliothèque des Silovski sont notamment une bouffée d’oxygène pendant son incarcération. Il trouve un vrai refuge dans la vie intellectuelle intense qui subsiste au cœur de l’ancien monastère, peuplé par quelques survivants de l’intelligentsia russe.

J’ai choisi 4 extraits de son riche témoignage : le 1er passage est l’étonnante description de la vie théâtrale du camp (p.103) : "En 1936, le théâtre des Solovki était un phénomène remarquable. Il y avait deux groupes : le cercle d’art dramatique et les artistes symphoniques. Le théâtre comptait trois orchestres - un ensemble symphonique, des cordes, une fanfare -, ainsi qu’une brigade de chant, une troupe tsigane et une brigade de propagande. Ces groupes étaient composés majoritairement de détenus occupés à divers travaux ou non affectés. Les répétitions avaient lieu le soir, les artistes retrouvaient un second souffle grâce à leurs activités préférées. Les stars bénéficiaient de quelques privilèges. Avant les spectacles et les concerts, on les libérait du travail, ils avaient droit à un plat supplémentaire et pouvaient écrire des lettres plus souvent."

Ce genre de spectacle, auquel les détenus pouvaient assister, ou la réception d’un colis et son partage avec les autres pouvaient changer une journée. On se rend compte alors combien le bonheur est relatif (p.81) : "Je me rappelais alors les paroles de Treiger, un ingénieur belge qui se trouvait dans le même convoi que moi : "Les Soviétiques sont des gens très heureux. Ils vont de joie en joie. On ne les a pas arrêtés la nuit, ça les rend heureux pour la journée ! Ils ont réussi à monter dans le tramway bondé : ils sont heureux pour la matinée. Et s’ils parviennent à se procurer du hareng avec leurs tickets d’approvisionnement, ils ont leur provision de bonheur pour la semaine."

L’extrait suivant montre l’incompréhension des prisonniers sur leur situation et l’espoir d’être réhabilité (p. 215) : "Ce que nous entendions et voyions nous donnait le vertige. Dans toutes les villes, les prisons étaient surpeuplées, elles accueillaient cinq à dix fois le nombre de détenus prévu. Il semblait que la population carcérale se chiffraient en millions. On citait un propos d’Ejov. Selon lui, l’Union soviétique comptait trois groupes de population : les détenus, les prévenus et les suspects. Le plus surprenant c’est que les gens croyaient en leur proche libération. La plupart d’entre eux étaient persuadés que, puisque personne n’était coupable, la vérité finirait pas éclater et tout le monde sera relâché."

Mais la vie au camp est difficile, inhumaine, et les gardiens font parfois preuve de cruauté : voilà par exemple ce que dit un gardien à Tchirkov et à un détenu, qui pensaient être libérés (p. 181) : "Il n’y a qu’une sorte d’amnistie pour vous : huit grammes dans la nuque."

Je n’ai qu’un seul petit regret sur ce témoignage de Tchirkov : n’ayant pas eu le temps de finir son manuscrit avant sa mort, c’est sa femme qui a rédigé les dernières années de sa vie. Nous n’avons donc pas son sentiment sur sa relégation en 1951, sa réhabilitation en 1954, sa vie à Moscou en tant que directeur de la chaire de météorologie et de climatologie de Moscou.

Encore 3 jours à attendre avant de pouvoir l’acheter, le livre sort le 15 janvier.

Mandelstam, un poète qui vivait par la poésie

Ossip Mandelstam est un de ces poètes dont les vers n’ont guère été appréciés par les autorités soviétiques. En s’en prenant directement à Staline, cette figure de l’acméiste a joué un jeu dangereux et y a laissé sa vie. L’épigramme suivant lui a ainsi valu d’être arrêté une première fois le 16 mai 1934 et condamné à trois ans d’exil à Tcherdyne "pour composition et diffusion d’œuvres contre-révolutionnaires".

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Traduction française :
Nous vivons, sourds au pays en dessous de nous,
Dix marches plus bas personne n’entend nos paroles,
Mais si nous tentons la moindre conversation
Le montagnard du Kremlin y prend part.
Ces doigts sont comme des vers
et ses mots ont le poids lourd de la vérité
Il rit au travers de son épaisse et broussailleuse moustache
et le cirage brille au sommet de ses bottes
Autour de lui, un tas de chefs minces de cou
Les sous-hommes zélés dont il joue et se joue,
Tel siffle, tel miaule, geint ou ronchonne,
Lui seul frappe du poing, tutoie et tonne,
En forgeant, tels des fers à cheval, ses décrets :
Qui à l’aine, qui au front, qui au sourcil, qui à l’oeil
Chaque tuerie est douce comme la confiture de baies
Pour l’Ossète arrogant à la vaste poitrine.

Après une tentative de suicide et l’intervention de Pasternak, sa sentence est commuée en exil à Voronej. Il y reste jusqu’en mai 1937. Mais un an plus tard, il est de nouveau arrêté et en aout 1938, il est condamné pour activités contre-révolutionnaires à 5 ans de travaux forcés dans un camp près de Vladivostok. Il n’y a pas survécu plus de trois mois à cause des privations, du froid et de la faim, et meurt le 27 décembre 1938. Il est réhabilité en 1956 pour sa condamnation de 1938 et en 1987 pour celle de 1934.

Sa mémoire continue d’être honorée aujourd’hui, notamment avec l’inauguration d’une statue dans un square du centre de Moscou, près d’un appartement communautaire où il avait vécu avec son frère. Deux autres sculptures ont déjà été inaugurées en Russie : la 1e à Vladivostok, la 2e à Voronej, ses deux lieux d’exil.

Sa représentation moscovite, une œuvre de Dmitri Chakhovskoï, Elena Mounts et Alexandre Brodski, a été choisie à l’issue d’un concours organisé par des adeptes de la poésie de Mandelstam l’année dernière. Les architectes ont voulu le montrer à la fois abandonné, ouvert et fort. La statue représente la tête du poète, les yeux levés au ciel, sur 4 blocs de basalte où deux de ses vers sont gravés : "Pour les siècles futurs et pour leur gloire altière/ Pour l’altière tribu des hommes..."

Image : 1-Monument moscovite, source Bunimovich.ru (Evgueni Bounimovitch, député membre du jury ayant choisi le monument moscovite)
2- Photo de Mandelstam prise par le NKVD lors de sa 1e arrestation (source Wikipedia

Lounatcharski, un révolutionnaire dans la culture

Par Aurialie le 23.11.2008 à 19h33

Des bolcheviks qui ont fait les révolutions de 1917 on retient essentiellement les hommes politiques, notamment Lénine, Staline, Trotsky, Kamenev, Boukharine, Zinoviev et Dzerjinski. Anatoli Lounatcharski, révolutionnaire, philosophe et écrivain né le 23 novembre 1875, est très rarement cité, surement parce qu’il s’occupait moins de politique que de culture. Varlam Chalamov dans son livre Les années vingt en fait le portrait suivant :

"Lounatcharski avait beau de démener en faveur des artistes, des monuments d’art, il avait beau parler de « son théâtre » et de « ses drames », en vérité Don Quichotte libéré, Velours et guenilles, le Charpentier et le Chancelier, toutes ces pièces n’étaient jamais que du théâtre lyrico-philosophique, et il avait beau conduire des missions diplomatiques dans les conférences internationales, ce n’était pas un homme politique. Ce n’était ni un grand théoricien, ni un leader. Mais sa nature émotive, son énorme bagage intellectuel, la diversité de sa formation, son très grand talent de vulgarisateur et d’éducateur, sa vie enfin si riche, tout cela lui attirait la sympathie des jeunes. Les jeunes avaient à son égard une attitude à peine ironique, mêlée de respect et de tendresse. Et lui-même se plaisait à les rencontrer. On tenait compte de ses goûts en littérature, mais ce n’était pas lui, Lounatcharski, qui faisait de la haute politique." (p.76)

Eduqué par un beau-père opposé au régime tsariste, Lounatcharski développe très tôt des idées révolutionnaires et devient membre du parti bolchevique dès 1903. Vivant en exil à l’étranger, il est très proche de Gorki, avec qui il fonde l’école de Capri, mais s’oppose parfois à Lénine sur certaines théories. Ce dernier, admirant son esprit et sa culture, le nomme commissaire du peuple à l’Instruction publique (Narkompros) en 1917. En cette année mouvementée, il joue un rôle important dans la révolution en s’adressant quotidiennement aux foules d’ouvriers, soldats et marins en colère, mais aussi en sauvant de la destruction de nombreux bâtiments publics au titre de leur importance historique et architecturale. Selon diverses sources, il donne même sa démission au Parti en novembre 1917 parce que lui parvient de Moscou la rumeur de la destruction de la cathédrale Saint-Basile, rumeur qui s’avère fausse.

Commissaire au Narkompros jusqu’en 1929, Lounatcharski lutte vigoureusement contre l’analphabétisme, favorise la littérature prolétarienne et l’essor de nouveaux courants artistiques (constructivisme, cubo-futurisme, cinéma) et soutient de nombreux artistes (parmi les plus connus, Maïakovski, Malevitch, Kandinski, Medvedkine, Eisenstein).

Son rôle pendant le début du vingtième siècle et ses idées sont assez longuement décrits dans Lénine, l’art et la Révolution.
Images : 1- Lounatcharski et Gorki (source Ria Novosti)
2 - Lounatcharski et Lénine lors de l’inauguration du monument "Emancipation des travailleurs" le 1er mai 1921 (source Wikipedia)

Les communistes veulent-ils faire du buzz sur Internet ?

Par Aurialie le 21.11.2008 à 00h27

De jeunes membres des sections de Moscou et de Krasnoïarsk du Parti communiste de la Fédération de Russie ont fait preuve d’une certaine créativité, mais d’un vrai manque de respect pour les droits d’auteurs et la création artistique. Séduits par le clip de Liapis Troubetskoï "Ogonki", animation très travaillée d’anciennes cartes postales de l’ère soviétique, mais préférant les paroles de la chanson de Oundervoud "J’ai très envie de vivre en Union Soviétique" (" ????? ??????? ? ????????? ????"), ils ont décidé de faire un mash-up des deux.

Les deux groupes déplorent bien sûr cette action du PCRF. Mais le plus remonté est Alekseï Terekhov, réalisateur du clip "Ogonki", qui a déclaré vouloir attaquer les auteurs de cette création : "Le pire c’est que ça n’a rien à voir avec de l’art, tout est exclusivement fait dans des buts politiques et propagandistes. Je ne veux pas qu’avec mon aide on propage des idées avec lesquelles je ne suis pas d’accord. C’est vraiment d’une grande violence, il n’y a pas d’autres mots."

Pour leur défense, les jeunes communistes expliquent qu’ils ne sont pas nostalgiques de l’URSS, bien qu’ils aient passé leur enfance pendant cette période. "Retourner en enfance est impossible. Nous voulons revenir dans un pays, dans lequel il y avait de l’égalité sociale, et surtout, des sentiments humains vivants, la sensation d’appartenir à une seule et même grande famille, à une grande cause."

Tbilissi, 9 avril 1989

Par Aurialie le 29.10.2008 à 00h49


Très beau cliché du journaliste et photographe Iouri Rost, publié dans Novaya Gazeta à la suite des évènements tragiques entre l’Abkhazie, la Géorgie et la Russie cet été. En avril1989, les tensions existaient déjà entre ces 3 régions. L’Abkhazie exigeait son détachement de la Géorgie et sa promotion en seizième république fédérée de l’Union soviétique. Les Géorgiens y voyait une tentative du PCUS de briser leur propres aspirations nationalistes à l’indépendance.

Le 8 avril 1989, dans la capitale Tbilissi, plus de dix mille personnes ont manifesté leur soutien aux deux cents grévistes de la faim qui protestaient contre les revendications sécessionnistes de l’Abkhazie. Lors des émeutes de la nuit, des manifestants ont bravé le couvre-feu, les forces de l’ordre ont alors employé des gaz innervants et tué près de 50 personnes (source Wikipedia)

Le texte accompagnant la photo rappelle les liens qui unissent la Russie et la Géorgie : "Nos soldats sont dans les mêmes fosses communes des deux Guerres mondiales. Nos langues se sont entrelacées par de grandioses traductions des poètes géorgiens et russes. Nos cultures, en se développant indépendamment, partent des racines d’une même terre, d’une même foi (...). La terreur et la honte chez nous est aussi la même : le bolchevisme et Staline. Nous sommes du même sang."

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